Varvara Dmitrieva ne considère jamais la photographie comme un simple enregistrement visuel. Pour elle, chaque image constitue la trace finale d’un engagement physique et intense avec la matière. En intégrant la terre, les textures et les éléments organiques au cœur de son univers visuel, elle renouvelle la réflexion sur ce que peut être aujourd’hui une pratique photographique analogique.
La dimension tactile occupe une place centrale dans son travail. Dans sa démarche artistique, elle porte une attention particulière aux matériaux et aux substances des lieux qu’elle traverse, faisant de la texture et de la surface des vecteurs de sens aussi importants que la composition elle-même. Les formes masquées et les figures évoquant des effigies qui apparaissent dans ses photographies semblent à la fois archaïques et prospectives. Elles sont construites en relation avec le corps plutôt qu’utilisées comme de simples accessoires de studio. Parce qu’elles suggèrent l’impermanence, elles paraissent animées d’une temporalité propre, faisant écho à la manière dont la mémoire et les frontières politiques se transforment au fil du temps.
Le choix de documenter ces formes fortement texturées à travers une photographie analogique granuleuse et contrastée est pleinement intentionnel. Lors de sa résidence à Photofusion, à Londres, Dmitrieva a développé des procédés de laboratoire à grande échelle capables de restituer la densité et le poids matériel des sujets qu’elle photographie. Le grain révèle les aspérités, les surfaces usées et les traces du temps, tandis que l’absence de couleur conduit le regard vers la présence physique presque sculpturale de ce qui se trouve devant l’objectif.
À une époque où les images sont produites instantanément et consommées à grande vitesse, son engagement en faveur de la lenteur des matériaux et des processus invite le spectateur à prendre le temps de regarder. Ses figures fonctionnent comme des abris temporaires façonnés à la main, témoignant silencieusement de la résistance et de la persistance.
En faisant de la matérialité le sujet même de la photographie d’art, Dmitrieva met en lumière les liens profonds entre le toucher, la mémoire et le déplacement. Son approche explore les limites de la création photographique contemporaine et suggère que les récits les plus durables demeurent inscrits dans les textures que nous portons avec nous.
